L'ardoisière de Risquetout est liée à une histoire qui a l'époque avait été assez importante : Notre Dame de Risquetout. C'est l'histoire d'un ardoisier qui voyait la Sainte Vierge et qui faisait déplacer les foules. Un des derniers témoins m'a confié cette histoire à travers un texte qu'il a rédigé. C'est M. Gabriel Grimont, grand monsieur de Rimogne. Je ne pense pas que j'ai besoin d'introduire plus avant son texte. Il se suffit à lui-même.
Quand nous allions à Risquetout !
Nous sommes en pleines vacances scolaires au mois d'Août, il fait chaud et cet après-midi nous sommes un peu désoeuvrés. Ce matin au cathé nous avions préparé un plan pour l'après-midi, mais nous ne sommes que cinq sur la place. Jean notre chef (il y a toujours un chef) devait venir, mais il est retenu, le scieur de bois est venu et il est de corvée pour rentrée le bois scié.
Tout à coup, Pierre a une idée lumineuse. "Si nous allions lui donner un coup de main." Sitôt dit, sitôt fait, qui avec un panier, qui avec une brouette, nous entrons en action ; à six le tas a vite fondu, en moins d'une heure tout est rentré. Mme Linglet la propriétaire (les parents de Jean sont ses concierges) dit, vous avez bien travaillé, je vais vous récompenser ! Et nous voici avec chacun un verre de grenadine et trente sous (1F50) la fortune ! 15 gros caramels aux Bonnes Occasions. Nous voici à nouveau réunis. Jean avec nous. Qu'est-ce qu'on fait ?
Si on allait à Risquetout !, c'est Charles cette fois qui a cette idée. A Risquetout ! C'est loin ça, tu connais le chemin toi ? Moi je le connais dit Jean, j'y suis allé faire une part de bois avec mon père. Risquetout c'est une ancienne ardoisière perdue dans les bois et il y a bien 4 kilomètres pour s'y rendre. Et pourquoi aller à Risquetout ? C'est que voilà depuis déjà un bon moment il s'y passe des choses étranges, on en parle dans l'Ardennais. Raoul Werner le reporter y est venu faire un tour. M. l'Abbé Munaux notre curé, en préchant dimanche dernier a dit "Prions pour les fous qui vont à Risquetout !" Hé oui ! voilà-t-il pas qu'un nommé Dunaime, un habitant d'Harcy s'est mis à voir apparaître la Vierge Marie un peu comme Bernadette Soubirous à Lourdes. Déjà de nombreuses personnes se sont rendues ou se rendent sur les lieux de la vision. Ca pourrait devenir un lieu de pélerinage comme à Beauraing en Belgique.
Et notre quatre heure ! Cette fois c'est André qui parle. Le quatre heures c'est le goûter traditionnel, 2 ou 3 tartines avant le souper du soir. Ou que nous soyons nos parents sont sûrs de nous voir réapparaître nous n'avons pas de montre mais le train de quatre heures moins le quart nous sert de repère, serions nous dans le bois de Pierka en un quart d'heure nous avons le temps de réintégrer nos pénates.
- Amenez chacun 10 sous ! on va acheter un gros pain chez la Mère Claude et une plaque de chocolat aux Docks et nous serons parés. Allez !
Nous voilà partis, nous enfilons la ruelle Mauchant, elle débouche sur la route de la Gare en groupe et en courant, nous avons l'habitude de courir et de bonnes pattes. Pas de vélo à l'époque il faut avoir au moins passé le certif' et encore ça coûte cher un vélo...
Voilà la gare, direction l'étang de Doby. Jean est en tête, il dit "Nous n'allons pas jusqu'à Doby, en face la fontaine Morin (disparue), il y a un sentier qui nous mène au trait des "Basses Voyes" ", nous suivons en file indienne. Quoique nous soyons sous bois et à l'ombre nous suons ; voilà la route d'Harcy, une petite descente et c'est la route de Risquetout.
La musette de ravitailement saute sur le dos de Jean qui s'en est chargé. Il y a encore un bout de chemin avant d'être rendu mais qu'importe : du courage...
Et voilà que nous apercevons un groupe de personnes qui discutent au milieu de la route, pas de doute, ce doit être là que la chose se passe. Il y a du monde, pas d'autos, les gens viennent en vélo ou pedibus jambus. C'est là en effet, mais nous ne sommes pas à Risquetout ! Il y a encore une trotte pour aller à l'ancienne ardoisière.
Ici, sur la gauche de la route et à une vingtaine de mètres, c'est comme une petite carrière, ou une recherche d'ardoisière.
Nous nous faufilons, beaucoup de personnes sont déjà installées sur les flancs de disons la carrière. Des femmes, sur des petits morceaux d'ardoise écrivent des demandes (je crois) d'intercession auprès de la Vierge.
Et voici Dunaime le visionnaire ; c'est un homme pas très grand, il est vêtu d'un pantalon et d'une veste grise, bien propre, de gros souliers bien cirés, une casquette sur la tête : un ouvrier - tout simple.
C'est pas tous les jours que Notre Dame lui rend visite et c'est ce qu'il explique. De temps en temps, il se rend sur la route et revient en regardant vers le haut de la carrière ; c'est qu'en haut de la carrière, il y a un arbre, un bouleau, une réserve d'une part ancienne et c'est dans cette arbre que la Vierge Marie se présente à lui.
Le temps passe, l'homme a déjà fait une dizaine de fois l'aller et retour et toujours rien (peut-être allons nous être Grosjean).
Mais non ! Ca y est ! Dunaime s'est agenouillé, il retire sa casquette, joint les mains, il regarde fixement l'arbre ses lèvres remuent. Près de lui une vieille dame, de noir vêtue, un chapelet dans les mains, elle prie, c'est sa mère.
Combien de temps dela dure ? Dix minutes peut-être : l'homme ne bouge pas d'un poil. On dit que le docteur de Renwez (Boissel) lui a brulé le dessus de la main avec une cigarette et qu'il n'a même pas cillé.
C'est terminé, un signe de croix un geste de la main comme un au revoir Dunaime se relève, et déjà il est entouré par de nombreuses personnes qui veulent savoir ce que la Vierge lui a dit.
Pour nous les gamins, impossible d'approcher. On entend simplement que Notre Dame voudrait que l'on construise une petite chapelle. L'après midi est déjà bien avancé il faut prendre le chemin du retour, la musette de Jean est vide, nous nous sommes restaurés et contents car ce que nous avons vu combien de personnes peuvent le dire aujourd'hui. Nous avons vu, oui vu ! Dunaime qui ce jour-là avait lui vu la Vierge.
Grimont Gabriel Témoin visuel en 1931.
Mais que s'est-il donc passé par la suite ? M. Grimont me l'a également écrit :
Il n'y eut jamais de chapelle dans la carrière de Risquetout. Un jour qu'il se trouvait dans un café, avait-il bu un coup de trop ou las de se rendre sur les lieux de ses visions et du rôle qu'il jouait, Dunaime désignant la jeune serveuse du café dit "Tiens la voilà la Vierge". Il y avait assistance, la farce était jouée. Comme pour l'ancienne ardoisière l'oubli se fit. Notre Dame de Risquetout avait vécu.
P.S. Dunaime recevait des oboles de ceux qui venaient assister à ses visions. |