Page d'accueil>Rimogne>Portail de l'histoire>La monographie de l'Abbé Champsaur
La monographie de l'Abbé Champsaur

Cette monographie a été rédigée en 1870, par le curé de ma commune l'abbé Champsaur. Cette commune a un grand passé minier, disparu à ce jour. Cet ouvrage a été couronné par l'Académie de Reims la même année. 

Préface
Par une douce matinée de septembre 1869, je me trouvais, en compagnie d'un ami, sur un monticule voisin de Rimogne, à Hubert-Champ. Nous avions longuement examiné les travaux d'une tranchée ouverte pour le passage du chemin de fer, et déjà, nous revenions sur nos pas, lorsque, frappés par la beauté d'un site vraiment enchanteur, nous nous arrêtons à considérer le magnifique spectacle qui s'offre à nos yeux.
A nos pieds, sur les bords d'une petite et capricieuse rivière, la Rimogneuse, nous entrevoyons quelques chaumières aux toits moussus : c'est le berceau de Rimogne avec son vieux château des de Robert. Plus haut, voici les restes d'une église : là, les maisons se dressent plus nombreuses et semblent se presser et chercher un appui autour de l'antique demeure de Dieu. A notre gauche, dans un pli de terrain ombragé de peupliers, une tourelle comme perdue dans de vastes constructions : c'est le château de l'Enclos. Devant nous, sur le flanc du coteau, de riantes habitations semées de toutes parts au milieu des clos et des jardins remplis d'arbres une ardoisière avec sa grande cheminée et ses tas d'ardoises bleues ; la nouvelle église, lourde et massive, et enfin la route impériale de Flandre, bordée de maisons plus élégantes qui se détachent merveilleusement sur la sombre forêt des Ardennes comme sur le fond d'un tableau. Rien ne manque à ce charmant paysage : étendue, variété, fraîcheur. A la distance où nous sommes placés, tout paraît calme et sans bruit, et cependant on devine la vie, le mouvement, l'incessante activité, sources de bien-être et de richesse.
Déjà je connaissais Rimogne tel qu'il est aujourd'hui, je résolus dès lors de l'étudier dans on passé, de rassembler les principaux souvenirs qui s'y rattachent. J'ai consacré à ce travail quelques-unes des longues soirées d'hiver, et je viens offrir au lecteur bienveillant le résultat de mes études : Rimogne, son passé, son présent.

Origine - Faits historiques
A dix-sept kilomètres à l'ouest de Charleville, sur le versant d'une colline fortement inclinée vers le midi, s'étend le village de Rimogne.
Autrefois il était compris dans le ressort du parlement de Paris ; il était de l'élection de Reims, de l'intendance de Châlons, de la justice du Châtelet, et régi par la coutume de Vitry. Sous la première République, il a fait partie du canton de Maubert-Fontaine. Aujourd'hui, c'est la commune la plus importante du canton de Rocroi.
La manière d'écrire son nom a beaucoup varié : Rieumogne, Rimegne, Rumogne, Rimoigne (Rimonium). Si l'on en croit certains étymologistes, ce nom dériverait de ru, ruisseau, et de magnus, grand, francisé par un terme unique Rimogne (grand ruisseau). D'après d'autres, sa racine serait celtique : elle viendrait de rim, rampe, et agne, élévation, étendue ; en un seul mot Rimagne, puis avec le temps Rimogne (grande rampe).
Quoi qu'il en soit de ces diverses étymologies dont la dernière ferait remonter la naissance de Rimogne à l'époque gallo-romaine, on peut, sans crainte de se tromper, donner à ce village une origine fort ancienne.
Bâti sur un sol rempli de couches abondantes d'une pierre tégulaire bleue, dite ardoise, qui affleure en certains endroits, on a dû, dès longtemps, reconnaître les avantages, les propriétés de ce schiste et s'en servir pour différents usages. C'est ainsi que l'on a retrouvé à Bossus-les-Aubenton une urne sépulcrale couverte d'ardoises de l'espèce extraite à Rimogne ; la même découverte a été faite à Marlemont : ce sont là, si je ne me trompe, des témoins muets de l'existence de ce village à une époque très éloignée. Et puis Rimogne n'était-il pas un des fiefs du Châtelet, dont l'origine remonte au Vème siècle (dans la démolition d'une tour attenante au château, on a trouvé des médailles romaines enfouies lors de la fondation), et les seigneurs de cette châtellenie n'auront-ils pas de bonne heure profité des seuls avantages que pouvait offrir ce fief inculte et montueux ? Des carrières auront été ouvertes pour l'extraction de l'ardoise, des cabanes, puis des maisons bâties pour le logement des ouvriers.
Tel a été le modeste berceau Rimogne. Il n'a pas dû s'accroître beaucoup jusque l'an mil. Les peuples s'étaient imaginé que cette même année verrait finir le monde. Par suite de cette persuasion presque générale, chacun abandonnait ses affaires, ses intérêts ; la culture des terres languissait ; on léguait ses biens aux monastères, et plusieurs chartes commençaient ainsi : "La fin du monde approchant." Cependant le jour fatal arriva : les populations entassées dans les églises ou prosternées au pied des autels, n'entendant pas le son éclatant de la trompette des anges, finirent par se rassurer. On reprit les travaux avec ardeur : châteaux-forts et castels, abbayes et monastères surgirent comme par enchantement ; nos Ardennes en conservent de précieuses traces, et Rimogne ne dut pas tarder à se peupler d'autant que ses ardoises devenaient plus nécessaires.
Nous n'avons toutefois de son existence aucune preuve antérieure au XIIème siècle. La première est une concession faite par Pierre de Montcornet et ses frères aux religieux de Signy en 1158, pour rechercher sur le territoire de Rimogne "la pierre ardoise et d'en extraire telle quantité qu'ils en jugeraient convenable".
En 1202, Hugues de Montcornet approuve le dernier don gratuit fait au monastère de Signy en 1186, in omnibus commodis et tegularia, par Pierre, son père de glorieuse mémoire ; de plus, il accorde à ce monastère un chemin suffisant, par toute sa terre, pour chevaux et voitures, viam per terram meam sufficientem bigis et quadrigis. De son côté, l'abbaye de Foigny, fondée en 1121 par Barthélémy, évêque de Laon, dans une vallée de la Thiérache, non loin de Vervins, obtenait également vers 1220, du même seigneur de Montcornet et du consentement d'Yolande, sa seconde femme, et de ses enfants, la concession d'une carrière d'ardoises dite l'Escaillère, ayant cent pieds de large. Hugues y ajoute une terre contiguë à cette fosse où sont déjà, dit-il, "des débris d'escailles", et il se réserve expressément "tout le monde, " ce qui indique l'état de servitude des habitants.
Toutefois la charte la plus explicite est de 1230, elle est en latin, en voici un extrait mis en français : " A tous ceux qui ces présentes lettres verront : Nous Hugues et Gilles, notre fils aîné, chevaliers, seigneurs de Montcornet et du Châtelet, salut en Notre-Seigneur nous avons donné et concédé à l'église de Signy, en perpétuelle aumône, toutes les facilités pour faire et prendre des escailles autant qu'elle voudra et partout où elle en pourra trouver, à Rimogne et sur nos terres de Montcornet et du Châtelet, avec tout ce qui sera nécessaire à leur fabrication. A la condition cependant qu'il n'y ait à la fois qu'une ardoisière en exploitation, et sous la réserve pour nous et nos héritiers, à raison de cette concession, d'une redevance de six deniers, par mille d'escailles, que ladite église nous paiera en monnaie de Paris…Quant à l'ancienne Escaillère (antique scallaria), sise entre Rimogne et le Châtelet, que l'église de Signy avait franche avant cette concession, elle n'est en rien soumise à cette condition et reste dans sa franchise.
Fait en l'an de Notre-Seigneur 1230, au mois de mai, la veille de l'Ascension."
Il est évident, d'après cette charte, que l'abbaye de Signy possédait de temps immémorial, antiqua scallaria, une ardoisière située dans le voisinage de Rimogne. Les titres semblables sont nombreux au XIIIème siècle. Quelques escaillères se trouvent entre les mains des particuliers, mais la plupart sont concédées gratuitement aux abbayes de Signy, Foigny et Bonnefontaine.
Qu'on oublie pas, du reste, que ce siècle est celui de saint Louis et des croisades. Les moines, auxquels les seigneurs, en se croisant, avaient vendu, à bas pris, la meilleure part de leurs biens-fonds, possédaient seule la richesse et le savoir. Eux seuls étaient capables de grandes entreprises. Aussi leur devons nous les plus beaux monuments de l'art gothique, et l'on ne s'étonne plus de vois ces religieux s'assurer la jouissance de grandes ardoisières pour couvrir des constructions comme celles de l'abbaye de Bonnefontaine, près Rumigny, dont les ruines imposantes nous attestent encore toute l'importance.
Jusqu'au milieu du XIIIème siècle, la terre de Rimogne avait fait partie intégrante de la châtellenie du Châtelet, qui elle-même dépendait de la baronnie de Montcornet. Elle n'avait point eu encore de seigneurs particuliers, lorsque vers 1245, Colin ou Nicolas, dit Raal, troisième fils de Hugues de Montcornet et d'Yolande de Rumigny, reçut le titre de "seigneur de Rimogne". Dès lors ce fief fut possédé exclusivement par des cadets de la maison du Châtelet, qui y exerçaient la puissance souveraine ainsi que la haute, moyenne et basse justice. Pieux, généreux comme ses ancêtres, Nicolas comble de faveurs églises et abbayes. En 1247, il approuve les dons faits à l'église de Foigny : 1° par Herbert et Geberge, d'une carrière d'ardoise dite l'Escaillère ; 2° par Ricuin de Rimogne et Marguerite, sa femme, d'une autre carrière sise entre l'ardoisière de Signy et la maison de Bonnefontaine : "Moi, porte cette charte, à qui la propriété de ces carrières appartient, j'en approuve le don."
En 1263 et 1269, le même sire de Rimogne et sa femme Basilique autorisent le couvent de Signy à acquérir, moyennant faible redevance, deux escaillères : l'une de soixante pieds, l'autre de quarante, et une moïe de terre arable, "à us et coutumes de la ville de Rimogne." Il veut que ces dons soient durables, et pour cela, dit-il, "j'en oblige mi et mes hoers à tenir fortement et à tosjours." Cependant, malgré toutes ces générosités, Nicolas eut un procès avec les abbés de Signy "à l'endroit de l'esbondage (abordement) des rièzes qu'ils ont en Thiérache et com hon va de Rimogne à Raucrois".
Dans une autre circonstance, il donne encore une preuve de son esprit conciliant et généreux. L'abbaye de saint Nicaise de Reims ayant obtenu des seigneurs de Montcornet et du Châtelet le droit de percevoir la dîme sur leurs terres, Nicolas et sa femme reconnurent le même droit sur la terre de Rimogne en faveur de cette abbaye.
A Nicolas succède Vaucher, dit Sarrazin, marié à Isabelle de Château-Porcien (1291). Aussi généreux que son père, il confirme aux abbés de Foigny les droits concédés par la charte de 1220 et leur en accorde de nouveaux sur une escaillère sise près de Bonnefontaine. Ces religieux établirent donc à Rimogne une ardoisière et une maison de convers en un lieu appelé la cense de l'Escaillère. Le dénombrement de leurs biens sous le pape Grégoire IX, porte : Scalaria in pago qui dicitur Rimoigne, in pago seu vico de Rimoigne, alias villa de Scallaria (gallice la Cense).
La fille unique de Vaucher, épouse Gérard de Jeumont, troisième seigneur de Rimogne, auquel succède son fils, Jean de Jeumont, dit Sarrazin, marié à Amélie de Wallincourt. Celui-ci transige avec les religieux de Signy sur les limites de leur ardoisière dont ils étaient sortis, et déclare "toutes leurs escaillères de Rimogne franches et exemptes de vinage, 1358".
Après lui, son aîné, Jean de Barbanson de Jeumont, époux de Jeanne de Cany et premier seigneur du Châtelet, prend possession du fief de Rimogne. Prince belliqueux, on le voit figurer dans la guerre des habitants de Liège contre leur évêque. Comme sénéchal de Hainaut, il commandait un corps de troupes qui, réunies à celles du duc de Bourgogne, volèrent au secours de l'évêque. Une bataille sanglante fut livrée : les Liégeois la perdirent avec plus de quatorze mille hommes.
A la suite de cette victoire, le seigneur de Rimogne entre dans Liège et exécute sans merci les ordres impitoyables de l'évêque et du Bourguignon, prélude de la destruction complète que Charles-le-Téméraire devait infliger plus tard à cette malheureuse cité. A la mort de Jean de Barbanson, sa fille Charlotte, mariée d'abord à Charles, puis à Maximilien de Hénin, comte de Bossus, apporte une partie du fief de Rimogne dans cette illustre famille ; le reste appartient aux seigneurs de Beaufort, de Pavant et d'Argy, qui perçoivent sur chaque ménage "quinze deniers et deux poules vives tous les ans", le jour de saint Etienne, pour droit de bourgeoisie et d'usage dans les bois du Châtelet et de Montcornet.
Le fils de Charlotte, Pierre de Hénin, comte de Bossus, seigneur de Rimogne, meurt en 1598 et a pour successeur François de Hénin-Liétard.
C'est sous ce dernier, en 1626, que commence la période forestière de trente-deux communes du marquisat de Montcornet. Après de nombreux procès entre seigneurs et communes, douze mille arpents de bois furent abandonnés aux habitants de ces communes pour en jouir entre eux "à perpétuité", à titre d'usage, comme bons pères de famille, et suivant le règlement qui en sera fait.
François de Hénin meurt sans enfant ; sa sœur Suzanne lui succède au Châtelet et à Rimogne. Elle avait épousé en 1603 Barthélémy de Robert, issu d'une famille très ancienne du midi de la France et qui florissait au Béarn dès le XIIème siècle.
Barthélémy commandait une compagnie d'homme d'armes sous Henri IV et Louis XIII ; son fils et successeur Philippe est nommé commandant du Mont-Olympe (Charleville) le 3 septembre 1637 ; et plus tard, en 1677, son héritier, François-Louis, obtient de Louis XIV une compagnie française d'infanterie.
Après lui viennent Charles-Akam, Jacques-Maximilien, et enfin Jean-Baptiste-Louis de Robert, seigneur de Rimogne. Le dernier était âgé de trente ans lorsque éclata la grande révolution : les bienfaits dont lui et sa famille avaient comblé le pays le firent respecter de tous. En 1793, il était officier municipal de la commune ; on n'avait exigé de lui que deux choses exigées par le temps : retrancher de son nom la particule qui le précédait et abandonner ses droits seigneuriaux. Les droits de propriété qu'il avait dans les ardoisières lui furent conservés, et ils constituent aujourd'hui une partie du fonds social de la Compagnie anonyme.

Maisons seigneuriales - Village
Nous venons de voir passer tour-à-tour devant nous les seigneurs de Rimogne avec les principaux souvenirs qui se rattachent à chacun d'eux, souvenirs simples et modestes comme la terre dont ils étaient les maîtres.
Parlons maintenant de leur résidence et des maisons seigneuriales bâties sur leur domaine. La première, celle qui nous paraît de date la plus ancienne, s'appelle encore de nos jours "le château des de Robert". Ce fut sans doute d'abord une simple maison de campagne des seigneurs du Châtelet ; a-t-elle été, dès l'origine, entourée de murs et de fossés ? rien de le fait soupçonner.
Placée dans un délicieux vallon, la façade tournée vers le levant, elle voit couler à sa gauche, sur un lit de roches, la vive et limpide Rimogneuse et s'élever à sa droite une fertile colline. De ce château, l'œil embrasse une vue magnifique : l'est, c'est un assez large ravin parsemé de bois et de prairies où la rivière se précipite ; à l'ouest, c'est un vaste clos plein de verdure ; puis, quelques maisons du village, et dans le fond, sur un coteau qui resserre l'horizon, les bosquets de Pierka.
C'était là, non loin du Châtelet, résidence de leur famille, qu'habitaient les sires de Rimogne. Le château primitif a dû subir bien des réparations pour rester aussi solide qu'il l'est encore aujourd'hui. L'intérieur conserve un certain cachet de majestueuse vieillesse qu'on aime à voir.
En le visitant, je me rappelais ces paroles du savant auteur de la Géographie des Ardennes : "Ils savent de longues et lamentables histoires les vieux murs de nos donjons, les rochers de nos montagnes, les arbres séculaires de nos forêts. Que de joyeuses, que de sombres légendes ont été racontées sur les routes de l'Orient, au pied d'un palmier, et sont venues ensuite égayer les soirées de la chaumière et du château, ou faire pâlir d'effroi les enfants du vilain et du seigneur."
J'étais entré dans la vaste salle du fond qui garde encore sa large cheminée et ses grandes fenêtres sur le jardin : l'imagination me représentait en foule les scènes du passé. Je voyais autour de la longue table de chêne le seigneur, sa famille et ses amis réunis pour le dîner ; le vin pétillait dans les verres e la joie s'épanouissait sur les visages. Tout à coup on annonçait un étranger : c'était parfois un chevalier demandant à son passage l'hospitalité du seigneur ; il était accueilli, placé au siège d'honneur et invité à raconter une histoire ; ou bien encore quelque barde populaire, cultivant "la gaie science", de ceux qui parcouraient les châteaux et les provinces récitant leurs naïves ballades en s'accompagnant de la harpe. Toute la société l'accueillait avec faveur, avec enthousiasme. Il racontait les événements contemporains, disait les belles actions du châtelain, les vertus de la châtelaine, les aventures de l'enchanter Merlin, de la blonde Yseult dormant sur la mousse, des quatre fils Aymon, etc., vieilles et fabuleuses histoires toujours goûtées en ce temps de l'ignorance et du merveilleux.
Puis je me représentais les pages, les damoiseaux, les valets au service du seigneur de Rimogne. L'écuyer portant devant lui les différentes pièces de son armure : les gantelets, le heaume, le bouclier ; et, l'aidant à revêtir ses armes, le bachelier, ou bas chevalier, qui accompagnait le chevalier au combat. Je voyais le premier sire de Rimogne, se préparant, suivant l'usage, à être reçu chevalier, par le jeûne et la prière ; la dernière nuit avant sa réception, il ne se couchait pas et demeurait debout, en tenue de guerre, aux portes de la chapelle.
C'était sa veille aux armes. Le jour arrivé, tous les chevaliers de la contrée et avec eux les parents et amis de Nicolas le conduisaient à notre vieille église, vêtu de blanc et le bouclier suspendu au cou. Les dames et damoiselles agrafaient ses éperons et autres pièces de son armure. Le plus ancien des chevaliers s'approchaient alors, lui donnait, avec une épée, l'accolade (coup de plat d'épée) et l'embrassait en disant : "De par Dieu, Notre-Dame et Monseigneur Saint Brice, je te fais chevalier." L'écuyer amenait alors le palefroi et le jeune chevalier s'élançant en selle, brandissait une lance et décrivait plusieurs cercles en faisant flamboyer son épée.
Enfin, je suivais tous les chevaliers dans le clos situé derrière le château : un tournoi avait été annoncé, la reine du tournoi était sur son trône entourée des autres dames et damoiselles ; les chevaliers entraient en lice, le combat durait longtemps et le vainqueur venait recevoir de la reine ou dame de beauté le prix de sa difficile victoire.
Tous ces souvenirs du moyen-âge se dressaient devant moi en parcourant les autres pièces de la vieille demeure seigneuriale, aujourd'hui bien déchue.
Le second château est celui de "l'Enclos". Plus que le premier il a gardé le cachet du manoir féodal. On y retrouve quelques restes des anciens fossés, une tourelle bien conservée, et il semble, à voir les deux grandes portes donnant accès dans la cour, qu'elles ont encore leurs pont-levis pour en défendre l'entrée. Des réparations, des changements ont été faits à l'intérieur, mais là, comme chez les de Robert, subsiste toujours la vaste salle, aux voûtes élevées, lieu ordinaire des réceptions du seigneur.
Dans l'origine, cette maison seigneuriale était une simple métairie ou ferme dépendant du Châtelet. Elle se trouvait au milieu d'un grand clos d'où lui vient son nom, sans murailles, ni fossés de défense. Ce n'est que dans les premières années du XVIème siècle qu'elle fut entourée de fortifications, et voici comment ; les seigneurs du Châtelet étaient encore, à cette époque, vassaux de ceux de Montcornet, et, comme tels, assujettis à certaines redevances. Chaque année donc, ils devaient se rendre à Montcornet auprès de leur suzerain ; le jour de la cérémonie arrivé, le baron sortait de son château en grande tenue, l'oiseau sur le poing et accompagné de ses officiers et gens de maison diversement costumés. Il s'avançait dans l'avant-cour du château, et au signal donné par le cor, les seigneurs vassaux du châtelet, Lonny, Harcy, etc., la tête nue, sans éperon, ni épées, lui prêtaient foi et hommage et versaient entre les mains de son receveur une pièce d'or de trois livres. Après leur avoir donné l'accolade, le sire de Montcornet faisait dresser acte de ces hommages. A pareille cérémonie, le seigneur du Châtelet, ayant réclamé la permission de parler et obtenu cet honneur, dit au baron de Montcornet : "Vous savez, sire, que la terre de l'Enclos, près Rimogne, relève de mon fief du Châtelet, et comme elle est souvent exposée aux coureurs des seigneurs des Pots (Pothées), je désire y bâtir une maison forte avec courtines et fossés." - "Je vous le permets, aurait répondu le sire de Croi ; mais points de girouettes, ni de tours, ni de donjon."
En 1529, le domaine de l'Enclos fut vendu pour aider au rachat de François Ier fait prisonniers à la bataille de Pavie, et il devint la propriété de messire d'Auger, sieur du Croizet. Ce fut alors sans doute que, pour augmenter ses défenses, on construisit les trois tourelles dont les anciens du pays conservent le souvenir l'une à la porte du Nord, qui subsiste toujours, l'autre à la porte du Midi, et la troisième au levant ; ces deux dernières abattues, il y a quelques années, pour laisser place à de nouvelles constructions.
Les sieurs du Croizet sont restés maîtres de l'Enclos jusqu'au milieu du XVIIIème siècle. A l'extinction de cette famille, le château devint la propriété de Châtelain, puis de Raux et enfin de M. Degrelle qui l'a transmis par héritage à son fis.
Enfin, au nord de Rimogne, près de l'étang de Rosinrue, à l'endroit même où, dit-on, s'est arrêté, quelque temps avec son armée, le général La Fayette (1792), et où a campé la division Vandamme se rendant à Waterloo, s'élevait autrefois un troisième château nommé Farigny, dépendant aussi du fief du Châtelet, car une des dames du Châtelet prenait le titre de dame de Farigny. Ce château était de peu d'importance et fut détruit par les Liégeois, lors de leur expédition contre Aubigny et le Châtelet vers 1436. Longtemps on a vu debout les débris du castel et de ses dépendances ; aujourd'hui les derniers vestiges ont complètement disparu sous les sillons de la charrue. C'est auprès de l'ancien château des de Robert que sont venues se grouper les premières habitations, berceau du village de Rimogne. Là, en effet, se voient encore quelques-unes de ces demeures étroites, obscures et incommodes dont se contenaient nos pères ; d'autres maisons se sont élevées ensuite sur le penchant de la colline et autour de la simple chapelle qui servait d'église ; d'autres enfin, près du domaine de l'Enclos et dans le village des principales ardoisières.
Humble et modeste, Rimogne ne comptait en 1634 que quarante feux y compris les femmes veuves ; il avait doublé quatre-vingts ans plus tard, et aujourd'hui sa population, grâce à une puissante industrie, monte à près de deux mille âmes. Des maisons plus élégantes et plus confortables ont remplacé les anciennes demeures, de nouveaux quartiers ont été bâtis, dont l'air d'aisance fait plaisir à voir, et le bourg est maintenant au nombre des plus beaux et des plus actifs du département.

Eglise - Paroisse
Après le château et le village, nous arrivons tout naturellement et en suivant l'ordre des choses à parler de l'église.
D'abord, en effet, s'établit la maison seigneuriale, puis les habitants, serfs à l'origine et ensuite bourgeois, viennent se grouper autour de leur défenseur, et bientôt le besoin d'un temple où l'on ira prier Dieu, le remercier, se fait sentir. Ainsi dut-il en être pour Rimogne, et l'on peut, ce nous semble (Je ne crois pas que l'on puisse supposer l'existence d'une églises plus anciennes ; la population de Rimogne était alors trop peu considérable, et la proximité de Bogny et d'Harcy lui permettait d'assister à la messe dans l'une de ces deux églises), fixer au XIIIème siècle la fondation de la première église. Du reste, ce siècle est celui de l'ogive à lancettes, des ouvertures étroites, allongées, et c'est précisément ce genre de style ogival que l'on remarquait dans les deux fenêtres du chœur de la vieille église, dédiée à saint Brice, le successeur de saint Martin. Bâtie par les seigneurs du Châtelet et de Rimogne, elle leur servait d'oratoire et de sépulture ; là, se trouvaient le banc seigneurial et le caveau, dans la chapelle de saint Brice, où ils furent inhumés jusqu'en 1793.
Pendant longtemps, le chœur et les deux chapelles latérales dont elle se composait suffirent à la faible population du village, mais à la fin du XVIIème siècle, en 1697, - date inscrite sur l'ancien portail, - on y ajouta une grande nef non voûtée et une flèche d'un style tout différent du reste de l'édifice ; dans cette grande nef, au pied de la chaire, était le caveau des sires du Croizet, seigneurs de l'Enclos.
A la révolution, cette vénérable église, où tant de générations étaient venues se prosterner et prier, fut, comme bien d'autres, souillée par de sacrilèges profanations. Ces moments de délire passés et le calme rétabli, elle continua cinquante ans encore à réunir, dans son enceinte devenue trop étroite, la religieuse population de Rimogne. Enfin, le 11 mai 1845, on posa, en présence d'une foule considérable, la première pierre de l'église actuelle. La construction dura deux ans, et le 13 octobre 1847, elle fut consacrée par Monseigneur Gousset, archevêque de Reims. Edifice lourd et massif, sans aucun caractère d'architecture, "Merveille, dit M. l'abbé Tourneur, qui "attendra toujours l'admiration", la nouvelle église, dédiée comme l'ancienne à saint Brice, est vaste, bien placée au centre du village et suffisante pour une population nombreuse et toujours croissante.
Longtemps Rimogne, vu sa faible importance, a été desservi par les curés voisins d'Harcy et de Bogny ; il n'était qu'un simple secours lorsque, le 5 juin 1687, Ch.-M. Letellier, archevêque de Reims, le détacha de l'église d'Harcy pour l'annexer à celle de Bogny. D'après une sentence du bailliage de Sainte-Menehould (18 décembre 1753), Bogny était cure, et Rimogne payait au curé deux cents livres comme secours.
Suivant les pouillés, le droit de nommer à la cure de Bogny appartenait au chanoine tournaire ad beneficia conferenda de Notre-Dame de Reims, mais alternativement avec l'abbé de Saint-Nicaise de la même ville, à cause d'Harcy dont il avait dépendu avant 1687.
Au XVIIIème siècle, trois curés se succèdent à Bogny-Rimogne ; MM. Jacques de La Lobbe, Jarlot et Collery ; le dernier prête serment à la Constitution civile, reconnaît Philbert de Sedan et meurt toutefois en exil.
Après les troubles sanglants de la Révolution, trois autres curés résident successivement à Rimogne ; au dernier se rattache un souvenir bizarre et conservé par la tradition : l'abbé Varey, sa servante, son cheval et son chat, tous étaient borgnes.
Desservie quelque temps encore par le curé de Bogny, la paroisse de Rimogne a désormais, et pour toujours sans doute, son curé à demeure, en attendant qu'on puisse lui adjoindre un vicaire devenu presque indispensable.

Ardoisières - Exploitation
Ce qui fait la richesse de Rimogne et toute son importance, ce sont ses mines abondantes d'ardoises. Connues dès longtemps et ouvertes à l'origine par les seigneurs du Châtelet, elles ont été, comme nous l'avons vu, l'objet de nombreuses concessions faites aux religieux de Signy, de Foigny et de Bonnefontaine.
On exploitait alors à ciel ouvert et sans grands travaux ni dépenses. Du reste, l'ardoise ne servait guère que pour les grands édifices, églises, abbayes, châteaux : la demeure du vilain était couverte en chaume, l'escaille était de luxe.
Il est facile encore de reconnaître les anciennes carrières des religieux. Celle de Signy, voisine de Pierka, a laissé un souvenir dans le pré de Signy ; celle de Foigny n'a pas gardé son nom, mais on en voit des traces entre l'Enclos et la Bergerie ; celle de Bonnefontaine, exploitée en commun avec Foigny, n'est autres que cette immense cavité que nous avons vue longtemps entre l'Enclos et la rue Là-Haut, et que l'on comble chaque jour avec des débris d'ardoises. Près de cette dernière, à l'endroit nommé le Sauvoi, s'élevait autrefois une maison avec une petite chapelle, bâtie par l'abbaye de Foigny. Elle servait d'habitation à des religieux convers chargés de la surveillance des ardoisières. Au XVIème siècle, quand les moines de cette abbaye eurent vendu leur domaine de Rimogne pour se créer des ressources contre les hérétiques, ceux de Bonnefontaine, restés seuls, occupèrent cette maison et la conservèrent jusqu'au milieu du XVIIIème siècle. Vers cette époque, les seigneurs de Rimogne et du Châtelet ayant concédé à J.-B. Colard, président de la cour souveraine de Charleville, le droit "d'ouvrir seul et fouiller la terre dans toute l'étendue des dites terres et seigneuries, d'en tirer pierre et d'en faire ardoises telles qu'il jugera à propos, à charge de rendre la dixième ardoise taillée", les religieux de Bonnefontaine accordèrent audit Colard les mêmes droits sur leur ardoisière, et à la même condition.
En 1767, l'héritier du président Colard, J.-P. Colard, seigneur de Boutancourt, le Chenois et autres lieux, renonce au bail qui est repris par Châtelain, Manisse et Gauthier.
Enfin, l'an III de la République, Colard cède tous ses droits à la famille Rousseau, non seulement sur "les ardoisières des seigneurs et autres", mais encore sur celle de Saint-Louis-sur-Meuse, près de Deville.
Depuis la révolution, quinze ou dix-huit fosses ont été ouvertes ; elles sont aujourd'hui abandonnées ou placées entre les mains des cinq compagnies suivantes : la société anonyme, propriétaire de la Grande-Fosse, Saint-Quentin et Mismaque ; celles de Pierka, de la Richolle, de la Fosse-aux-Bois et de la Rocaille.
A l'historique des ardoisières, ajoutons un mot des travaux dont elles sont l'objet : "travaux souterrains, très curieux, comparables, dit M. Sauvage, à ceux qui s'exécutent dans les plus grandes mines."
L'ardoise propre à la couverture des maisons se détache de blocs de pierre schisteuse (feuilletée). Le feuilletage de la pierre nous donne l'idée d'un livre posé à plat sur un pupitres de granit plus ou moins incliné. Supposons que pupitre et livre soient recouverts d'une couche de terre : seule la tranche affleure (ou à peu près) à la surface du sol ; les feuillets représentent par leur direction l'inclinaison de la veine. Les ouvriers attaquent la veine à son affleurement, ils creusent une première galerie dans le schiste, suivant son inclinaison ; ils la maçonnent et la voûtent. Cette galerie est large, car on y fixera des rails pour remonter la pierre. Supposons la galerie foncée profondément, à cinquante ou quatre-vingt mètres, par exemple : il s'agit maintenant d'attaquer un ouvrage avec prudence et d'assurer, tout en cheminant, la solidité des travaux à faire. On commence d'abord à dégager la pierre en la mangeant avec le pic : c'est le crabotage ; puis on détache le bloc soit par longuesses avec le coin et la masse, soit en le faisant tomber à la mine ou avec le levier. Ensuite on le débite en faix, transportables à dos d'homme, c'est le défaisage.
La propriété qu'a l'ardoise de se laisser cliver en plusieurs sens rend cette opération facile. Le grand point est de querner (diviser) la pierre à profit, de manière à laisser, pour la suite, le moins de déchet possible. Lorsque les wagons ou les bennes, mus pas la vapeur, ont amené le faix au jour, c'est aux ouvriers de baraque à se partager la pierre. Le défaiseur a marqué la place de chaque morceau, la part de chacun doit être égale ; tous y veillent.
L'ardoise exige six opérations : 1° le quernage, par lequel on divise le faix en spartons plus petits ; 2° l'amoïnage ou le partage des spartons en éclats de dix à douze millimètres ; 3° le fendage de chaque éclat en deux autres et de chacun de ceux-ci en deux feuillets ; 4° on raye le feuillet au poinçon et on le casse sur le becquillon ; 5° on dresse au rebattret la face de chaque ardoise ; 6° enfin on la fait passer au métier qui la coupe suivant l'échantillon.
Les outils de l'ouvrier sont très simples, et il est merveilleux de voir comment, avec si peu, l'ardoisier peut accomplir sa tâche. Aussi n'est pas escaillon qui veut ; il faut une aptitude spéciale, de la sagacité, de la force et une adresse supérieure à la force.
L'ardoise de Rimogne, d'une couleur bleu-céleste, est d'une qualité supérieure, pleine de nerf et de force, elle est de longue durée, et, loin de s'attendrir et de se décomposer par le temps, elle acquiert, au contact de l'air, plus de solidité et de consistance. Elle se polit comme le marbre, et l'on en fait des tables, des bancs, des tableaux de toute dimension ; c'est la seule qui convienne à la mégisserie. Les fosses de Rimogne sont plus ou moins profondes et de veine plus ou moins épaisse ; la plus remarquable de toutes, comme la plus ancienne, c'est la Grande-Fosse, dont la profondeur, réglée sur l'inclinaison des couches, est d'environ trois cents mètres, et l'épaisseur de veine de cinquante mètres en certains endroits. On y descend à l'aide d'échelles. "Arrivé au fond, le bruit sourd des marteaux, l'agitation des ouvriers, les gouttes d'eau qui tombent des voûtes, la lueur terne et vacillante des chandelles, l'approche ou l'entourage de précipices affreux donnent au visiteur curieux une idée ou un sentiment mélancolique et craintif difficile à exprimer." Les ardoisières sont desservies par sept machines à vapeur et trois machines hydrauliques employées, soit pour remonter la pierre au jour, soit pour épuiser les eaux à l'aide de pompe. A la Grande-Fosse, les eaux ne sont point amenées au jour, mais une galerie d'écoulement percée à cinquante mètres au-dessous du sol et qui a coûté douze années de travaux et d'énormes dépenses. Cette galerie, sur son parcours, reçoit les eaux de plusieurs autres fosses et, après un trajet de deux kilomètres, elle débouche au bas du village dans la Rimogneuse.
L'industrie de Rimogne (car celle des ardoisières est la seule) n'a pas été favorisée par les circonstances : les moyens de transport lui ont manqué longtemps et ses ressources ont dû être bien puissantes pour lui permettre de vivre. Tandis que les carrières de l'Anjou et les autres gîtes ardennais avaient un grand fleuve et des canaux pour faire pénétrer leurs produits au cœur de la France et à l'étranger, celles de Rimogne n'avaient à leur service qu'un roulage dispendieux, et souvent sur les mauvaises routes.
Mais aujourd'hui le chemin de fer de Charleville à Hirson, dont la voie passe entre toutes les fosses du groupe, pour les desservir, permet enfin à nos ardoisières d'entrer en lice avec des armes plus égales.
Les quatre-vingt millions d'ardoises fabriquées annuellement ne suffiront plus aux nouveaux débouchés, et les six ou sept cents ouvriers de Rimogne trouveront dans un travail plus abondant et rémunérateur, un dédommagement à leurs fatigues et aux dangers qu'ils ne cessent de courir.

Seigneurie - Justice - Impôt - Instruction - Assistance publique
Seigneurie. - Lorsque les Romains s'emparèrent de nos contrées encore demi-sauvages et à demi-peuplées, ils y implantèrent leurs institutions. Les empereurs donnèrent à leurs officiers une partie des terres conquises sur l'ennemi et des esclaves pour les cultiver.
Les Francs, devenus maîtres de la Gaule après les Romains, les imitèrent. Leurs rois avaient sans doute conservé grand nombre de terres pour subvenir aux dépenses publiques ou privées : mais pour accroître leur puissance et augmenter le nombre de leurs vassaux, ils abandonnèrent également aux principaux chefs de tribus la jouissance d'une partie des terres conquises.
Les terres ainsi données étaient appelées nobles ou fiefves et elles ne pouvaient être occupées que par des hommes valides et capables de les défendre. La noblesse en jouit d'abord à titre de bénéfice amovible, à la charge de servir le roi et de la suivre à l'armée ; mais, plus tard, Charles le Chauve, cédant à la volonté des seigneurs, reconnut dans l'assemblée de Quercy-sur-Oise, l'hérédité des bénéfices.
On distinguait deux sortes de fiefs : les pleins fiefs relevant directement du roi et les arrières-fiefs ou fiefs mouvant qui relevaient d'un simple marquis, comte ou baron, etc.
Les possesseurs de ces fiefs mouvants devaient au seigneur foi et hommage ; ils étaient tenus de lui payer les droits utiles, de lui donner aveu et dénombrement de leur fief à chaque mutation ; enfin de comparaître aux plaids du suzerain lorsqu'ils y étaient appelés. Antérieurement au XIIIème siècle, la terre de Rimogne faisait partie intégrante de la Châtellenie du Châtelet, fief relevant de Montcornet, mais lorsqu'elle eut elle-même ses seigneurs particuliers, exerçant la puissance souveraine, elle devint un fief mouvant du Châtelet avec tous les droits et avantages attachés à ce titre.
Justice, Impôts. - Parmi ces droits, l'un des plus précieux était celui de haute, moyenne et basse justice que pouvaient rendre les sires de Rimogne.
En 1220, comme nous l'avons vu, la faible population de Rimogne n'était composé que de serfs, car dans la concession faite aux religieux de Foigny, Hugues de Montcornet se réserve expressément tout le monde ; et, comme telle, elle n'avait d'autre loi que la volonté du maître, d'autre sentence que sa parole. Mais, dans le suite, le village s'étant augmenté par le développement des ardoisières, les habitants, pour obtenir le droit de bourgeoisie, payèrent une redevance annuelle et furent soumis pour la justice à des officiers particuliers institués par les seigneurs de Rimogne.
La justice, comme dans toutes les seigneuries, était rendue par un bailli, un procureur fiscal et un greffier. La bailli connaissait de tous les délits commis dans la terre seigneuriale et avait juridiction sur les hommes et sur les choses.
De la justice inférieure de Rimogne on pouvait appeler aux justices supérieures du Châtelet et de Montcornet et dans certains cas privilégiés au lieutenant-général du bailliage de Sainte-Ménéhould.
Pour les délits forestiers, le juge reconnu était le gruyer de Montcornet.
Les jugements étaient rendus suivant la coutume de Vitry qui avait force de loi et d'après les chartes accordées par les seigneurs. Toutes ces juridictions ont été supprimées par les lois des 4 mars et 28 août 1790, et remplacées par la justice de paix, le tribunal de première instance séant à Rocroi, la cour d'appel de Metz et la cour de cassation.
Un mot seulement de l'impôt. Les seigneurs percevaient sur chaque ménage quinze deniers et deux poules vives tous les ans pour droit de bourgeoisie et d'usage dans les bois u Châtelet et de Montcornet. En payant ces droits qui, en 1634, s'élevaient à quatre-vingt-dix livres (ceux qui les remplaçaient aujourd'hui et qu'on paie à l'Etat sont au moins de sept mille francs) les habitants prétendaient avoir légalement acquis le libre usage desdites forêts.
Les dîmes appartenaient à l'abbé de St-Nicaise de Reims.
Il existait encore d'autres droits féodaux et utiles perçus par les seigneurs ; droits d'afforage, de chasse, de pêche, de champart, de fouage, etc., etc. ; mais nous ne voulons pas entrer dans des détails qui nous mèneraient trop loin et offrent, du reste, peu d'intérêt.
Instruction. - Assistance publique. - L'instruction ne paraît pas avoir été jamais en grand honneur à Rimogne. Les seigneurs attachaient peu de prix à la science, et les religieux, qui visitaient souvent leurs ardoisières et possédaient près de Bonnefontaine une vaste maison, n'ont jamais établi aucune école. Aussi c'est à peine si, vers la fin du XVIIème siècle, quelques habitants savent signer leur nom.
Dans le XVIIIème, une classe est enfin ouverte, et l'on voit se succéder plusieurs instituteurs ; mais les intérêts industriels ont toujours été la grande préoccupation de Rimogne, et pour eux tout est facilement abandonné. Il s'agit avant tout d'être ouvrier escaillon, aussi l'on s'y prend de bonne heure ; souvent on retire l'enfant de l'école, même avants a première communion, et c'est ainsi que, malgré les efforts de deux instituteurs et d'autant d'institutrices, on n'a pu arriver jusqu'aujourd'hui à répandre la science en la faisant mieux goûter. Il faut bien le dire aussi, les parents montrent, de leur côté, peu d'empressement ; soit coupable négligence, soit qu'ils ne comprennent pas assez les avantages de connaissances solides et plus étendues.
L'instruction religieuse n'est pas non plus assez appréciée : cela tient aux mêmes causes, et de l'ignorance en cette matière sont venues la superstition, la croyance aux sorciers (ceux d'Harcy étaient autrefois les plus redoutés), et enfin de nos jours une certaine indifférence qui mène à l'oubli des devoirs de la religion.
Le village ne garde aucune trace d'anciennes institutions de charité, hospices, maisons de refuge ou autres ; depuis quelques années seulement les compagnies d'ardoisières ont établi des caisses de secours pour les ouvriers infirmes ou malades, et un bureau de bienfaisance, dont les ressources sont assez faibles et bien précaires, distribue le pain et le chauffage aux plus nécessiteux.

Moeurs - Coutumes - Biographie
Mœurs et coutumes. - Des mœurs douces, des sentiments religieux, des goûts simples et modérés distinguent en général l'habitant de Rimogne. Il est bon liant, affectueux. Il ne s'agite, ni ne s'enflamme facilement, et les diverses révolutions qu'a subies notre France l'ont toujours laissé calme et paisible. Il est actif, laborieux, mais il trouve bien encore le temps de s'occuper quelque peu des faits et gestes de ses voisins. Il aime à s'enquérir de ce qui se passe chez les autres et la plus mince aventure devient une ample matière aux causeries intimes. Et puis, faut-il le dire, à côté des ouvriers sobres et économes, il s'en trouve un certain nombre qui se livrent aux excès de la boisson et vont, au commencement de chaque mois, engloutir en quelques jours, dans les cabarets, une partie de leur salaire. Là, vous ne les verrez pas se quereller, se frapper ; ils conservent leur calme jusque dans l'ivresse ; c'est une sorte d'abrutissement : funeste et déplorable habitude qui détruit en peu de temps l'intelligence la mieux douée et la santé la plus robuste.
Du reste, certains usages reçus contribuent à entretenir cette malheureuse passion.
Un ouvrier entre-t-il dans une ardoisière, il doit payer sa bienvenue ; en sort-il, c'est encore de même. Les rencontres, les adieux, les paiements de mois se font à l'auberge, et le dimanche, au sortir de la messe, on serait mal vu de ne pas offrir ou accepter le petit verre traditionnel.
Il est d'autres coutumes meilleures et bien touchantes : l'ardoisier descend-il au fond de la fosse pour travailler à un ouvrage dangereux, il dépose d'abord une chandelle allumée devant l'autel ou la statue de sainte Barbe qui surmonte l'entrée de tous les souterrains, et, muni du signe de la croix, il se laisse glisser sur les échelles sans la moindre appréhension. Et le jour de sainte Barbe avec quel empressement tous se rendent à l'église pour fêter leur glorieuse patronne ! Un pain bénit monumental a été déposé dans le chœur, et, au moment de l'offrande, patrons et régisseurs ouvrant la marche, cinq à six cents ouvriers défilent, au son d'une musique retentissante, et viennent recevoir la paix que leur donne le prêtre.
Une autre cérémonie non moins ancienne, non moins goûtée et plus touchante encore, se répète chaque année le jour de l'Ascension. Les vêpres finies, les cloches se mettent en branle, le clergé sort de l'église, et aussitôt une immense procession, croix et bannières en tête, se développe et s'avance silencieuse et recueillie par les rues du village. Elle visite successivement chacune des ardoisières, s'arrêtant devant les gracieux autels ornés de fleurs et de lumières qui décorent l'entrée des fosses. Là, sur le bord de ces abîmes que l'ouvrier fouille tous les jours, le ministre de Jésus-Christ, assisté de son clergé, pris pour les vivants sans cesse exposés à de nouveaux dangers et pour les malheureuses victimes déjà surprises par la mort dans le périlleux souterrain. Quelquefois aussi, s'inspirant de la circonstance et après avoir jeté de l'eau bénite sur l'ouverture de la fosse, le prêtre monte dans une chaire improvisée, la foule se groupe et l'entoure. Comme il lui est facile alors de captiver son auditoire et avec quelle religieuse émotion il est écouté ! - C'est que la population de Rimogne, toujours en présence du danger, a conservé sa foi, peut-être trop insouciante dans la pratique, mais pourtant toujours vivace au fond des cœurs.
Biographie. - Nous ne voulons pas terminer cette étude sans consacrer quelques lignes à la mémoire d'un prêtre des plus distingués de l'ancien diocèse de Reims, l'abbé Gridaine, né à Rimogne, le 29 octobre 1764.
Entré jeune au séminaire, il s'était bientôt fait remarquer par une application constante, jointe à une heureuse mémoire, à un esprit juste et pénétrant.
Ses études terminées, il est nommé vicaire de Rethel, et là, sa piété profonde, sa douceur, l'amabilité de ses manières lui gagnent tous les cœurs.
Mais déjà la Révolution s'est dressée menaçante : elle a exigé du clergé un serment défendu, il le refuse noblement, part pour l'exil et, se dirigeant vers le Nord, il aborde en Suède. Malgré sa jeunesse, on le charge de l'administration d'un vaste domaine ; il est seul remplissant à la fois les fonctions d'intendant, de receveur et d'économe ; toutefois il s'en acquitte avec bonheur et trouve encore le temps d'étudier à fond la langue suédoise et de tenir une école où tous étaient reçus, instruits avec une patience et une sollicitude infatigables. Sa réputation était allée jusqu'à la cour : aussi dut-il quitter bientôt le poste laborieux qu'il occupait pour entrer chez la comtesse d'Amsfeld, gouvernante du prince royal, et se charger de l'éducation des jeunes princes. Dans cette honorable position, où il sut mériter l'estime et la confiance du souverain, il regrettait sa patrie et laissait souvent entrevoir le désir de visiter sa famille : "Je ne suis pas mal avec la cour, disait-il dans une lettre, et je fais les fonctions d'aumônier près de la reine, mais cela ne signifie rien ; j'aimerais mieux être simple auditeur dans l'église Saint-Brice (patron de Rimogne)."
L'abbé Gridaine ne se donnait aucun repos. Avec le bienveillant appui de Bernadotte, devenu roi de Suède, sous le nom de Jean Ier, il fonda une église catholique, un collège pour former de jeunes lévites au sacerdoce et un hospice pour donner l'hospitalité aux malheureux de tous pays et de toute religion.
Il est élevé à la dignité de vicaire apostolique, et la renommée de ses prédications faites en diverses langues lui attire des auditeurs de le plus haute distinction.
A la mort de M. Delvincourt, en 1825, on lui offre la cure de Charleville, qu'il refuse pour ne pas abandonner les œuvres de son pénible ministère. Enfin, consumé par le travail et accablé d'infirmité, il meurt sur le sol étranger (1832), au milieu de ceux qu'il avait instruits dans la religion et dirigés par ses conseils.

Sources utilisées par l'abbé Champsaur
Ms. de M. Feuillet de Fontenelle, appartenant à sa famille, intitulé : Rumigny et les environs.
Cartulaire de Signy, Charte de 1202.
Lancy, Historiae Fusniacensis coenobii. Laon, 1671, 1 volume in-4°.
Cartulaire de Signy. Archives des Ardennes.
Cartulaire de Signy. Charte de 1269.
Archives de saint Nicaise, 1273.
Piette, Histoire de Foigny.
Lancy, Histoire de Foigny.
Cartulaire de Signy.
J.-B. Lépine, Monographie de Montcornet.
Etat civil de Rimogne.
Montfaucon, Monuments de la monarchie française.
Sanière, sur l'ord du 12 février 1320.
Loisel.
Sauval, Antiquité de Paris.
Histoire de la ville de Rocroi, par J.-B. Lépine.
Registres de la paroisse.
D. Le Long, Histoire du Diocèse de Laon, p. 233.
Archives du département de l'Aisne, Foigny.
Bliard et Ducoin. De l'industrie dans les Ardennes.
J.-B. Lépine; Histoire de Rocroi, p. 410.
Compte de 1619. Archives de la famille de Chabrillan.
Durand. Coutume de Vitry.
Déclaration du 11 avril 1634. - Archive domaniale.
K2 15B (8)

© Sur le Sentier du Passé