Je tiens à remercier tout d'abord Mme Edith Booms qui a placé sa confiance en moi et qui m'a confié ce témoignage douloureux sur un événement qui a profondément marqué sa famille : le décès de sa jeune sœur Ghislaine lors des bombardements de Rimogne le 10 mai 1940.
Ces bombardements avaient pour but de couper les moyens de communication et les avions de la Luftwaffe ont donc largué leurs bombes meurtrières le long de la route nationale, et cela jusque la gare, semant sur leur chemin mort et désolation.
Les Booms habitent dans une maison le long de la nationale, au première étage. Le chef de famille Albert, ardoisier de son état (âgé alors de 30 ans), sa femme Léa âgée de 28 ans et leurs deux filles âgées de 3 et 4 ans sont tous réunis dans la cuisine lorsqu'une bombe tombe sur leur maison. L'éventration du toit et les éclats provoqués par la déflagration blessent grièvement Mme Booms ainsi que sa fille Ghislaine qui se trouvait sur les genoux de son père. Ghislaine est très vite évacuée par ambulance mais ne survivra pas à ses blessures et décédera à Aubigny-les-Pothées. La jeune mère qui attend alors un enfant est elle aussi blessée et évacuée sur Paris.
Non seulement brisés par le décès de leur fille, les Booms connaissent une séparation insoutenable. En effet, l'exode forcé a mené Albert et sa fille à partir en Vendée sans savoir ce que sont devenus sa femme et sa fille. Ce n'est qu'au début de l'année 1941 que la famille sera de nouveau réunie grâce à la Croix Rouge.
Après la guerre, la famille fait rapatrier le corps de leur fille. Edith m'a confiée que son père ne s'est sans doute jamais pardonné la mort de sa fille, se sentant coupable d'avoir été protégé par elle. Je finirai ce témoignage par l'évocation d'une chanson que M. Booms chantait quelques fois. Cette chanson, intitulée le Soldat de Marsala, évoque la guerre entre royalistes et partisans de Garibaldi en Italie. Un soldat en tue un autre âgé de vingt ans. Puis viennent les remords chez celui qui a tiré et ces remords le pourchassent. Les dernières paroles de cette chanson résument le destin de cette homme : "Depuis, j'ai vécu Dieu sait comme, Mais tant que cela doit durer, Je verrai mourir le jeune homme Et la bonne dame pleurer. Ah ! que maudite soit la guerre Qui fait faire de ces coups-là ! Qu'on emporte mon verre ! C'était à Marsala."
Quelques années plus tard, Edith a voulu rendre hommage à la douleur de son père en écrivant le texte suivant intitulée "Mélopée pour l'absente".
Appuis-tête, appuie cœur,
Repose ventre.
La laitance de vie,
S'échappe, inexorablement aspirée.
La bombe a crevé le toit.
La mort aboie, mord.
Assis sur les genoux de l'homme,
Un ventre, des mollets potelés,
Un tressaillement convulsif,
Un rire inachevé,
Un regard étonné,
Un poids écrasant,
Un petit corps rond, chaud
Déjà se dissout.
Le père absorbe tout, sans partage.
La séparation l'assassine.
Son cœur, sa tête croque,
Ingère, digère, conserve
Dans ses entrailles
Instant de vie, instant de mort,
Un éclat,
Un fracas.
La vie suspendue,
Une aura bordée de nuit,
Cimente, pérennité de l'ultime sursaut,
L'indestructible lien de vie.
L'iris opaque enfumé, plaque
La grisaille du regard.
Une semence engendre des grisailles,
Des vies suspendues, bordées de crêpe noir,
Enveloppées du silence de l'absente.
D'une mort pressentie,
Lieu du néant,
Délivrance du temps
Un homme nu surgit.
Un homme fut,
Trop court instant, trop peu de vie.